EPREUVE de FRANÇAIS 2007

Publié le par Classe préparatoire du Legta de Valence

Rappel : L’usage d’une calculatrice est interdit pour cette épreuve.

 

 

 

A : Candidats aux seules ENSA

 

Durée de l’épreuve : 3 heures

 

1°) - Résumez le texte de Jérémy RIFKIN en 300 mots avec une tolérance de plus

ou moins 10 %.

Vous indiquerez, à la fin de votre résumé, le nombre de mots utilisés.

 

 

B : Autres Candidats

 

Durée de l’épreuve : 4 heures

 

1°) - Résumez le texte de Jérémy RIFKIN en 300 mots avec une tolérance de plus

ou moins 10 %.

 

Vous indiquerez, à la fin de votre résumé, le nombre de mots utilisés.

 

2°) - Essai :

 

Jérémy RIFKIN souligne que « si l’on veut vraiment changer les choses, il faut que

l’engagement en faveur des autres êtres humains, nos semblables, et de notre

biosphère commune soit le fruit d’un profond sentiment personnel en même temps

que l’objet d’une législation collective » et il s’interroge « tout de même sur la

solidité du rêve européen. »

Dites quelles réflexions vous inspirent ces propos.

 

 

Barème de l'épreuve Résumé : 10 points

Essai : 10 points

 

 

En quête d’utopies

Le rêve américain est largement gagné par l’instinct de mort. Nous cherchons l’autonomie à tout prix. Nous consommons trop, nous cédons à tous nos appétits et dilapidons les ressources de la Terre. Nous accordons la priorité à une croissance économique effrénée, nous récompensons les puissants et marginalisons les faibles. Nous sommes dévorés par le souci de préserver nos intérêts personnels et avons édifié la machine militaire la plus puissante de l’histoire pour obtenir ce que nous voulons, ce que nous pensons mériter. Nous nous considérons comme un peuple élu, et estimons donc avoir droit à plus que notre part légitime des richesses de la Terre. Malheureusement, notre intérêt personnel se transforme peu à peu en égoïsme pur et simple. Notre civilisation est devenue mortifère.

 

Que veut dire cette expression ? C’est très simple. Personne, et aucun Américain en tout cas, ne contestera que nous sommes les consommateurs les plus voraces du monde. Mais nous oublions que consommation et mort sont indissolublement liées. Le terme de « consommation » remonte au début du XIVe siècle et a des racines aussi bien anglaises que françaises. A l’origine, « consommer » voulait dire détruire, piller, assujettir, épuiser. C’est un mot tout imprégné de violence qui n’a eu jusqu’au XXe siècle que des connotations négatives. Rappelez-vous que, au début des années 1900, les milieux médicaux et le grand public parlaient de « consomption » pour désigner la tuberculose. Le terme de consommation n’a dû son acception positive qu’à des agents publicitaires qui ont entrepris, au XXe siècle, d’assimiler consommation et choix. Dans le dernier quart du XXe siècle, en Amérique en tout cas, le choix du consommateur a commencé à remplacer la démocratie représentative comme expression ultime de la liberté humaine, reflétant son nouveau statut sacré.

 

Aujourd’hui, les Américains consomment plus du tiers de l’énergie mondiale et d’importantes quantités d’autres ressources de la Terre, alors qu’ils ne représentent que 5 % de la population planétaire. Nous dévorons sans compter pour nourrir nos insatiables appétits individuels. Et ce comportement obsessionnel, voire pathologique, repose sur le désir effréné de vivre et de prospérer en tuant et en consommant tout ce qui nous entoure. Elias Canetti, fin observateur des civilisations, a noté un jour que « chacun de nous est un roi dans un champ de cadavres ». Si les Américains prenaient le temps de réfléchir au nombre de créatures et à la masse de ressources et de substances de notre planète que chacun s’est appropriés et a consommés au cours de sa vie pour perpétuer des modes de vie dispendieux, ils seraient certainement consternés par ce carnage. Faut-il s’étonner que, en observant la consommation outrancière de l’Amérique, tant de gens à travers le monde considèrent notre civilisation comme mortifère ?

 

Nous résumons-nous vraiment à cela ? Certains détracteurs de l’expérience américaine affirmeront que oui, en effet, c’est ce que l’Amérique est devenue. Ils auront tort. L’expérience américaine présente un autre visage. Nous ouvrons notre pays aux nouveaux venus. Nous sommes persuadés que tout être humain mérite une seconde chance dans la vie. Nous défendons les opprimés et glorifions ceux qui ont su surmonter les adversités de la vie. Nous pensons qu’en définitive chacun est responsable de sa vie. Nous répondons de nos actes personnels. Telle est l’autre face de notre individualisme, celle qui pourrait encore nous sauver. Si notre sens des responsabilités personnelles pouvait s’exorciser de l’instinct de mort pour se placer au service de l’instinct de vie, l’Amérique pourrait, une fois de plus, montrer le chemin au monde.

 

La famille humaine se trouve devant une tâche inachevée : l’adoption d’une « éthique personnelle » de responsabilité à l’égard des vastes communautés de vie qui constituent la Terre. En dernière analyse, si l’on veut vraiment changer les choses, il faut que l’engagement en faveur des autres êtres humains, nos semblables, et de notre biosphère commune soit le fruit d’un profond sentiment personnel en même temps que l’objet d’une législation collective. L’éthique ne peut prospérer que dans un monde où tout le monde se sent individuellement responsable. Si nous, les Américains, arrivions à élargir notre profond sentiment de responsabilité personnelle, à renoncer à l’objectif étroit de l’accroissement individuel de richesses matérielles pour prendre la défense d’une éthique globale, nous pourrions encore refaçonner le rêve américain sur un modèle plus compatible avec le rêve européen naissant.

 

Quelles sont les probabilités d’assister à pareille volte-face aux Etats-Unis ? Remarquons d’abord qu’une minorité substantielle d’Américains se montre déjà réceptive à ce que nous pourrions appeler une « éthique universelle ». Dans leur comportement de consommateurs, sur leur lieu de travail et dans leurs communautés, ils témoignent d’un sens des responsabilités qui reflète la nouvelle conscience globale. Ils soutiennent des initiatives qui élargissent les droits universels de l’homme et protègent les droits de la nature, et décident en toute conscience de ne pas participer à des activités susceptibles de nourrir le « mal froid »1, que ce soit dans le choix d’une voiture, dans la composition de leurs menus ou dans leurs opérations boursières. Ils sont devenus des citoyens globaux. (...)

 

Le rêve européen, en revanche, présente toutes les conditions requises pour prendre moralement la tête du voyage vers une troisième étape de conscience humaine. Les Européens ont tracé une carte routière visionnaire pour rejoindre une nouvelle terre promise, vouée à la réaffirmation de l’instinct de vie et de l’indivisibilité de la Terre. Je ne doute pas de leur sincérité, en tout cas pour ce qui est de l’élite, des intellectuels et de la nouvelle génération de défenseurs d’une Europe unie, membres de la classe moyenne. Les Européens dont j’ai fait la connaissance font vraiment un rêve. Ils ont envie de vivre dans un monde où tous seront inclus, où personne ne sera laissé au bord du chemin.

 

Selon une enquête Pew menée en 2003, dans tous les pays européens, une importante majorité juge qu’il est « plus important que le gouvernement fasse en sorte que personne ne soit dans le besoin que de laisser les individus libres de poursuivre leurs objectifs sans ingérence gouvernementale ». De toutes les populations des pays riches du monde, les Américains sont les seuls à affirmer majoritairement – à 58 % – tenir davantage à la liberté de poursuivre leurs objectifs sans intervention du gouvernement ; 34 % seulement préféreraient que le gouvernement « prenne des mesures énergiques pour s’assurer que personne n’est dans le besoin ». De même, quand il s’agit d’étendre cette aide aux pauvres de pays étrangers, un sondage Gallup réalisé en 2002 révèle que près de 70 % de l’ensemble des Européens sont d’avis que l’on devrait aider davantage les pays pauvres, alors que près de la moitié de l’ensemble des Américains estiment que les pays riches donnent déjà trop.

 

Souhaitant être globalement connectés, les Européens ne veulent pas perdre le sens de leur identité culturelle et de leur ancrage local. Ils trouvent leur liberté dans les relations, non dans l’autonomie. Ils cherchent à profiter d’une bonne qualité de vie ici et maintenant, ce qui, pour eux, signifie aussi entretenir une relation durable avec la Terre pour préserver les intérêts des générations futures. Huit Européens sur dix se disent satisfaits de leur vie et quand on leur demande de choisir, parmi onze propositions, ce qui a été à leurs yeux l’apport majeur du XXe siècle, 58 % rangent la qualité de vie en seconde position, juste derrière la liberté. En même temps, 69 % des citoyens européens considèrent la protection de l’environnement comme un problème immédiat et urgent. En revanche, et le contraste est vif, cette question ne préoccupe qu’un Américain sur quatre. Chose plus intéressante encore, 56 % des Européens jugent « nécessaire de transformer fondamentalement notre mode de vie et de développement si nous voulons cesser de dégrader l’environnement », s’affirmant ainsi comme les défenseurs les plus actifs d’un développement durable parmi tous les peuples du monde.

 

Les Européens travaillent pour vivre au lieu de vivre pour travailler. Bien que les emplois soient essentiels à leur existence, ils ne suffisent pas à la définir. Les Européens font passer l’accomplissement personnel, le capital social et la cohésion sociale avant leur carrière. Quand on les interroge sur les valeurs extrêmement ou très importantes pour eux, 95 % placent « aider les autres » en tête de leurs priorités ; 92 % jugent extrêmement ou très important d’apprécier les gens pour ce qu’ils sont, 84 % estiment très important de participer à la création d’une société meilleure, 79 % tiennent à accorder plus de temps et d’effort à leur développement personnel, alors que moins de la moitié (49 %) répondent qu’il est extrêmement ou très important pour eux de gagner beaucoup d’argent. Le succès financier arrive ainsi bon dernier des huit valeurs classées dans cette enquête.

 

Les Européens défendent les droits universels de l’homme et les droits de la nature, et sont prêts à se soumettre aux règles qui seront adoptées. Ils veulent vivre dans un monde de paix et d’harmonie et, pour la plupart, encouragent une politique étrangère et une politique environnementale propres à servir cette fin.

 

Je m’interroge tout de même sur la solidité du rêve européen. L’engagement de l’Europe en faveur de la diversité culturelle et d’une coexistence pacifique est-il suffisamment fort pour résister à des attentats terroristes du genre de ceux du 11 septembre aux Etats-Unis et du 11 mars 2004 en Espagne ? Les Européens continueraient-ils à défendre les principes de réciprocité et de développement durable si l’économie mondiale devait s’enfoncer dans une récession profonde et prolongée, voire dans une dépression globale ? Les Européens auraient-ils la patience de continuer à afficher une forme de gouvernance à niveaux multiples, ouverte et axée sur le processus s’ils affrontaient un soulèvement social et des émeutes de rue ?

 

Voilà le type de défis redoutables qui mettent à l’épreuve le courage d’un peuple en même temps que la vitalité et la viabilité de son rêve. Quoi que d’autres puissent penser de l’Amérique, le rêve américain a résisté à l’épreuve, pour le meilleur et pour le pire. Nous n’avons jamais renoncé à l’espoir de le réaliser, jusqu’à une date très récente et même aux heures les plus sombres. Les Européens pourront-ils en dire autant de leur rêve naissant ?

 

Se pose enfin la question de la responsabilité personnelle, point fort de l’Amérique et point faible de l’Europe. Celle ci peut essayer de donner une forme législative à son rêve. Elle peut publier des directives, signer des accords globaux, créer des groupes de travail et définir des critères. Elle le fait déjà, et c’est très bien. Mais, si le sentiment personnel de responsabilité n’est pas suffisamment profond, suffisamment solide pour réchapper des tempêtes qui accompagneront inévitablement le nouveau voyage, toutes les initiatives législatives et exécutives et tout le soutien intellectuel n’y feront rien : le rêve européen sombrera.

 

J’ai maintenant passé près de vingt ans de ma vie à travailler à cheval entre l’Europe et l’Amérique, et je dois dire que mon plus grand souci actuel est de savoir si l’espoir des Européens sera suffisamment puissant pour entretenir une nouvelle vision d’avenir. Les rêves exigent de l’optimisme, ils réclament qu’on y croie. Les Américains sont pleins d’espoir et d’optimisme, les Européens, en tant que peuple, le sont moins. Leur nouvelle union leur inspire, c’est le moins qu’on puisse dire, un espoir circonspect. Et les sondages d’opinion révèlent que l’optimisme de la nouvelle génération est, lui aussi, mesuré. Peut-être ne pouvons-nous ou ne devons-nous pas en attendre davantage. L’optimisme sans réserve qui a été la marque de l’esprit américain ne nous a pas toujours été salutaire.

 

Dans un monde de menaces globales croissantes, peut-être un enthousiasme tempéré, contrebalancé par une évaluation réaliste des risques, est-il plus opportun. Mais on relève également dans la personnalité européenne un trait profondément pessimiste, ce qui se comprend, sans doute, après tant d’expériences politiques et sociales malencontreuses, tant de carnages au fil de longs siècles d’histoire. Les échecs peuvent anéantir les espoirs. Mais ils peuvent également rendre un peuple plus fort, plus résistant, plus sage. La nécessité de surmonter un certain cynisme sera aussi difficile et stimulante pour les Européens que celle de venir à bout de leur optimisme béat l’est pour les Américains. Il n’en demeure pas moins qu’aucun rêve, aussi attrayant soit-il, ne peut s’imposer dans une atmosphère assombrie par le pessimisme et le cynisme.

 

Au risque d’en hérisser certains de part et d’autre de l’Atlantique, je suggérerais volontiers que nous partagions certains enseignements. Sans doute devrions-nous, nous, les Américains, être plus disposés à admettre nos responsabilités collectives à l’égard des autres êtres humains et de la Terre sur laquelle nous vivons. Quant à nos amis européens, il ne serait pas inutile qu’ils assument un peu mieux leurs responsabilités personnelles. Les Américains pourraient être plus circonspects et plus tempérés dans leurs perspectives, les Européens pourraient manifester un peu plus d’optimisme et d’espoir. En partageant ainsi le meilleur de nos deux rêves, nous serions certainement mieux armés pour entreprendre ensemble le voyage vers une troisième étape de la conscience humaine.

 

Nous vivons des temps agités. Une grande partie du monde s’enfonce dans les ténèbres, laissant de nombreux êtres humains sans repères. Le rêve européen offre une lueur d’espoir dans un monde troublé. Il nous invite à accéder à une nouvelle époque de cohésion, de diversité, de qualité de vie, d’accomplissement personnel, de durabilité, de droits universels de l’homme, de droits de la nature et de paix sur terre. On a longtemps dit que le rêve américain méritait que l’on meure pour lui. Le nouveau rêve européen mérite que l’on vive pour lui.

 

Jérémy RIFKIN

Le Monde Diplomatique,

avril 2005

Professeur à l’université de Pennsylvanie, Jérémy Rifkin dirige une Fondation consacrée à l’étude des conjonctures

économiques à Washington. Ce texte est la conclusion de son ouvrage Le Rêve européen, paru chez Fayard,

Paris, 2005.

 

(1) « mal froid » : cold evil en anglais, désigne le fait de polluer sans en avoir conscience ou sans se sentir concerné.

Publié dans Sujets de concours

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